Bien cher Nicolas,

Samedi, je me suis retrouvé à la librairie et quelle ne fut pas ma surprise de voir présenter sur l’étalage un nouveau livre de Pierre-André Taguieff, ce colosse graphomane. Tu le sais, ce professeur noie son lectorat sous la tonne de papiers qu’il produit, laissant devant lui deux cent ans d’exégèse à venir. C’est certainement pour cette raison qu’on parle assez peu de l’impétrant, lui qui avait des visions sur l’antiracisme avant tout le monde, je n’ai moi-même pas encore terminé son livre sur la bioéthique que j’ai mis dans ma besace, Julien Freund au cœur du politique, et que je ne pourrais lire certainement pas avant les quelques livres entamées et que ma désespérante lenteur de lecture entasse sur la table. J’ai parcouru le docteur Jivago, j’ai entrepris Méphisto de Klaus Mann dans la foulée d’une représentation théâtrale et je m’entête pourtant à lancer des commandes sur les librairies en-ligne. J’ai pensé au livre qui a suscité l’émoi de pétitionnaires, Aristote au Mont-St-Michel. Je n’ai pas assez de ma carrière de lecteur. Si je dois te recommander quelques raccourcis, le docteur Jivago se lit bien, on sent de-ci de-là des pointes poétiques, le paysage est étendu, la vie des héros parfois triste et déplaisante comme lorsque je lisais d’un œil les histoires de faillite chez Balzac, hanté que j’étais par le désastre, la chute soudaine, le déclin, Méphisto ne brille pas par son style, mais par la force du témoignage, je ne suis pas sûr que tu y verrais un intérêt et les grands cimetières sous la lune, de Bernanos, eux, ne se déparent pas d’une certaine confusion, mais j’ai toujours un faible pour son lyrisme tambourinant. Il n’est pas une nuit, cher ami, où je ne pense abandonner mon travail pour être si sûrement un homme de grande lecture.

bien à toi,

votre dévoué

La Bioéthique ou le juste milieu. Une quête de sens à l’âge du nihilisme technicien, Paris, Fayard, « Essais », 2007